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« On n’a pas deux fois l’occasion de faire une bonne première impression, jeune homme », dit Terry en fermant la porte de son bureau vitré.
C’est le quinzième candidat qu’il reçoit pour renforcer son équipe, il commence toujours avec cette phrase d’introduction volontairement déstabilisante, sans donner plus d'explicatoins, juste pour mettre le candidat mal à l'aise et bien montrer qui mène le bal.
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« Sans vouloir vous offenser, Monsieur, je suis d’accord avec vous, mais je suis une jeune femme, pas un jeune homme.
- Oui, en effet, bonne remarque, en effet.
- Merci Monsieur.
- Vous pouvez m’appeler Terry, Mademoiselle ?
- Tcheng. Cathy Tcheng.
- Ha, comme dans la chanson de Michel Delpech ?
- Non, comme dans la chanson de Michel Berger, Monsieur, et c’était plutôt Chang mais ça n’est pas très important.
- En effet, cela ne l’est pas Cathy, je voulais juste être sympathique.
- Epargnez-vous cette peine, Monsieur, je veux juste ce job, je ne cherche pas de nouveaux amis.
- Parfait, Cathy, alors vous savez de quoi s’agit-il ?
- Si j’ai bien compris, Monsieur, vous souhaitez recruter un ingénieur commercial pour développer le chiffre d’affaires de vos comptes internationaux stratégiques, ai-je bien résumé la situation ?
- Tout à fait, absolument. Et qu’est-ce qui vous fait penser que vous pouvez être successful dans ce job ?
- Et bien je suis diplomée d'HEC, j'ai un MBA d'Harvard, 4 annés d’expérience réussie chez votre principal concurrent, pendant lesquelles je vous ai pris 3 de vos 5 plus gros clients, cela vous convient-il ?
- Humm, heum, oui, enfin, bon, et bien, Cathy, dites-moi, qu’est-ce qui vous a permis de remporter ces affaires ?
- Je dirais l’analyse de la situation, la compréhension du besoin client, l’élaboration d’une stratégie commerciale efficace, mais également la faiblesse et la prévisibilité de la concurrence.
- Mademoiselle, je me suis occupé personnellement de ces affaires, et je ne partage absolument pas votre analyse.
- C’est votre droit, Terry, l’important, c’est que le client ait été convaincu non ?
- ….Cathy...Vous me plaisez. J'aime les winners. Dites-moi, puisque tout semble vous sourire chez notre concurrent, qu’est-ce qui vous pousse à vouloir les quitter ?
- Le gout du challenge, l’argent, et l’envie de vous rencontrer, Terry, vous êtes une légende dans le métier.
- (Terry se détend). Oui, en effet, je ne peux pas vous contredire sur ce point. Bien, Cath, je vais vous faire une proposition de contrat, une proposition que vous ne pourrez pas refuser ha ha ha ha , comme dans le film de Scorsese vous savez.
- Le Parrain c’est un film de Coppola Monsieur…
- Oui, euh, et bien, merci Kate et à très bientôt chez nous !
- Merci, à bientôt Terry. »
Terry fait raccompagner la jeune femme par son assistante, puis compose le numéro du Directeur des Relations Humaines.
« Tonio ? C’est Terry. Je viens de recevoir la petite pute qui nous cassait le marché. Envoie-lui un contrat plaqué or, je la lourderai à la fin de la période d’essai quand j’aurai rincé son carnet d’adresses. Tchao . Euh, attends, dis-moi, le Parrain c'est bien de Scorsese hein ?».
Cette négociation s’annonce âpre, c’est la raison pour laquelle le Président a demandé à Terry, le meilleur vendeur de sa génération, l’homme des situations désespérées (souvenez-vous…) de l’assister dans cette entreprise.
En effet, les discussions pour le rachat du principal concurrent de la Firme achoppent sur de nombreux points, et l’introduction d’un homme nouveau semble la solution la plus appropriée à cette situation de crise.
Terry a étudié le dossier de fond-t-en-comble, ses assistants lui ont préparé des fichiers Excel avec des cellules flottantes lui permettant de jouer sur des variables d’ajustement, il a mis des marque-ta-page sur toutes les pages du contrat avec des points litigieux afin de pouvoir les retrouver très vite en séance, il a fait préparer une grande matrice des points à discuter avec les arguments, la position attendue de ses contradicteurs, l’objectif max et la position de repli, il est prêt.
Pas un mot n’a encore été échangé : Terry et le Président sont assis d’un côté de la table, Dove B. et Albert E. de l’autre, la réunion commence :
Terry : « Gentlemen, we are here around the table to reach an agreement on the pending issues. »
Dove : “Mais qu’est-ce que tu nous fais Baba, tu nous as pris pour des Américains ou quoi ? C’est pas compliqué l’histoire vous essayez de nous la mettre et on aime pas se faire niquer hein Albert ! »
Albert : « Môôô ! »
Terry : « Messieurs il y a maldonne, ma compréhension est que nous parlons d’un global deal portant sur un périmètre international »
Albert : « Môôô ! »
Dove : « Oué, Al a raison, vous voulez nous tuer ou quoi ? Tu crois qu’on est là pour vendre la boutique à Tonton Maurice ? »
Terry (le front perlant) : « Gentlemen, loin de moi l’intention de vous offenser »
Dove : « Non, mais quoi ! On est chez guignol ou quoi ? On peut parler affaires maintenant ? Alors voilà notre prix c’est 15, c’est oui, c’est non, ou c’est terminé ! »
Terry (blême) : «Nous parlons d’un projet industriel, Messieurs, dont le prix en est un élément certes important mais »
Albert : « Môôô ! Quoi ! Tu prends ? Tu laisses ? Putain Dove il me fait transpirer avec sa cravate rouge » (en effet Terry a mis sa cravate de closing, celle avec laquelle il avait signé le fameux contrat du tunnel sous la Manche).
Le Président sent que la partie est perdue. Il va prendre la parole mais Terry l’arrête en posant une paume moite mais ferme sur son bras.
Le portable d’Albert sonne, « Money » de David Guetta hurle dans la salle de réunion : « Allo ! Hein ? Mais non je sais pas où elles sont les clés de la Mini, t’as qu’à prendre le Cayenne, les clés sont dans la boite à gants du Cheerokee. Quoi ? Putain mais si t’as bloqué la Gold prends l’Amex Platinum ! Oui, je veux bien que tu invites David ce soir, et pourquoi non ? Bon et les enfants ça va ? OK passe-le moi… Zéèv je veux que tu donnes maintenant ta game boy à Moman t’entends ! Allez vas-y, oui, oui, je te l’achèterai, à ce soir mon amour, repasse-moi ta mère…Bon Chérie je peux pas te parler là on est en train de vendre la boite avec Dov…Mais si j’t’en ai parlé !!! Allez à ce soir, ciao…
Bon on disait quoi on dirait ?»
Terry (vert) : « OK, vous voulez jouer, jouons. Notre meilleure proposition c’est 13, et vous quittez la direction de l’entreprise à la signature de l’accord. C’est à prendre ou à laisser. »
Albert se lève, colle Terry contre le mur : « Môôôô ! »
Le Président, livide, lâche : « C’est d’accord, va pour 15, mais laissez-le je vous en conjure !» Albert se détend et drope Terry, qui, littéralement froissé, réajuste d’une main tremblante son nœud de cravate, et sort aussi dignement que la situation le lui permet.
Devant l’ascenseur, piteux, ils entendent les rires de Dove et Albert.
-Ne t’inquiète pas Terry, ça restera entre nous, et la semaine prochaine je t’envoie au Japon
Terry se redresse, l’étincelle du challenge s’allume dans ses pupilles éteintes :
- C’est vrai, M. Le Président ? Chez les Japs ?
- Oui Terry
- Vous savez Président, là-bas dans les affaires, c’est des Samouraïïïïïïïs ! On va en faire du Sashimi Hahahahaha (rire hystérique avec jeté de tête en arrière)
- Je compte sur toi Terry…
Les deux hommes se regardent en silence, émus par l’épreuve qu’ils viennent de traverser. La musique de l’ascenseur joue le meilleur morceau de Charly Oleg, ils se rapprochent, et s’embrassent tendrement.
Toute la journée devant son PC, il remplit des tableaux Excel, le dos bien droit, rien ne semble pouvoir le détourner de sa tâche. Une pause pipi le matin, caca l’après-midi, une demi-heure à la cantine pour avaler seul une viande grillée-haricots verts, un yaourt au bifidus et un fruit de saison. Quand on l’appelle, il ne tourne pas la tête (de peur de froisser son costume ?), il fait tourner son fauteuil, comme un Playmobil ou un Action Man, mais en plus raide. Sa coupe de cheveux est incroyable, on dirait qu’ils ne poussent pas tant ils sont toujours impeccables, pas un faux pli dans sa tenue.
On a essayé de lui parler, de le détendre, on pensait que cette retenue cachait un caractère timide, mais rien à faire, impossible de le dérider, il reste un mystère, un stakhanoviste qui abat sa journée de travail sans montrer aucune émotion.
Moi je pense que c’est un serial-killer, que ses tableaux de chiffres ne servent qu’à établir une comptabilité morbide des victimes qu’il collectionne, j’imagine son visage barré d’un monstrueux rictus alors qu’il envoie ad patres de vieilles dames dont personne ne réclamera la dépouille (c’est pour ça qu’on ne parle pas de lui dans la presse, il ne s’attaque qu’à des personnes en grande solitude, il pense oeuvrer à l’élimination des inutiles).
Ou bien peut-être se transforme-t-il en drag-queen, écumant des boîtes underground à la recherche d’une fugitive passion, noyant dans l’excès de ses nuits la platitude de ses jours.
N’y tenant plus, je l’ai suivi un soir, très discrètement. Il habite dans le Marais, dans un très bel immeuble. J’ai attendu longtemps, m’attendant à le voir sortir dans un habit de lumière, mais rien. Alors, à mon tour, j’ai poussé l’imposante porte cochère, je suis entré dans cette grande cour. 5 étages. Au fond de la cour, une fenêtre entrouverte. Je m’approche, et derrière le rideau, je le vois. Assis devant son ordinateur, dans un pyjama de flanelle aux plis impeccables, il fait un Sudoku.
La concurrence est globale.
Dans l’entreprise, face à la montée des pays émergents et à la mondialisation, il n’est plus de place pour les amateurs, les médiocres, les moyens.
Demain, ton job sera peut-être délocalisé en Inde ou en Chine, tout le monde est concerné, pas seulement les fonctions de production, mais également l’informatique, la comptabilité, la recherche et développement.
Seule solution : rester compétitif ! Se former ! Apprendre ! Se remettre en question ! Etre chaque jour plus performant que la veille, être au top et y rester.
Vigilance, anticipation, curiosité, réactivité sont les clés de la réussite.
Utiliser les techniques des sportifs pour améliorer ses performances professionnelles n’est pas une révolution, aussi ai-je décidé d’appliquer au jour le jour l’un des meilleurs outils de progression des athlètes : le fractionné. Je travaille 10 minutes à fond, je m’arrête une heure, je reprends 9 minutes, je m’arrête une heure…
Si chacun, modestement, essaye de contribuer à son développement personnel, c’est la productivité de tout un continent qui en sortira grandie.
C’est la femme de ménage qui
le trouva, un matin. Elle ne se rendit pas tout de suite compte de l’étendue des
dégâts. Il respirait normalement,
raide sur son siège, les cheveux tout droits sur la tête, le bout des doigts
noirs, collés sur son clavier fondu. Les yeux dans le vague, il
ne répondait pas, figé, tel un Sodomite changé en statue de sel.
On n’osa pas le toucher en
attendant les secours.
Les pompiers tentèrent en vain de décoller ses mains pour le mettre en PLS, ils l’enroulèrent dans une couverture de survie.
Le médecin constata que les constantes étaient bonnes, son état presque normal (à part les doigts bien sûr).
« il faudrait lui faire un scanner, pour voir les séquelles neurologiques, je pense que son cerveau est comme déconnecté »
On appela le responsable informatique, qui arriva avec son Volt-mètre, vérifia le PC. Toutes les données étaient effacées.
« Tout est crashé, rien à faire. Le pire, c’est que le court-circuit ne vient pas du PC, toutes les connexions sont nickel »
« C’est peut-être son cerveau qui a grillé», avança prudemment le carabin.
« C’est pas possible ! » hurla le Directeur. « Ce connard, c’est la mémoire de la boîte ! Faites quelque chose Docteur ! »
A ce moment là, il tressaillit, tourna la tête, ouvrit légèrement la bouche. Un filet de bave tomba sur le cartable posé à coté son pied droit, qui se mi à trembler. Le Directeur plongea sur le sac, et en sortit un disque dur portable de 800 Go.
« Branchez le disque, bordel ! »
Tout le monde regardait l’informaticien, qui connectait fébrilement l’appareil…
Il avait tout sauvegardé, les contrats, les e-mails, le business-plan 2007…
Le Directeur respira longuement et se retourna vers son précieux collaborateur. Le fidèle mulet était tombé de sa chaise et avait rendu l’âme après ce dernier effort de communication.
Le Directeur avait les larmes aux yeux, hésitant entre reconnaissance et tristesse.
Il pensa : merde, il n’est plus sous garantie.
Il arrive au bureau vers
7h30, il repart vers 23 heures, traverse le parking lugubre et les rues vides de
Paris. Sa femme et ses enfants sont
couchés quand il arrive, il les embrasse avant de manger un yaourt, un
morceau de fromage, zapper un peu puis va s’allonger sans faire de
bruit. Il a beaucoup de
responsabilités, il est écouté et respecté, sa carrière est
exemplaire.
Ce jour-là il a pris son
après-midi, il veut faire une surprise à sa femme. Il a acheté des fleurs, du
foie gras et une demi-bouteille de Sauternes. Il pousse la porte, le cœur léger : « Honey I’m home ! », impatient de voir la réaction
de sa femme. Il pose les fleurs dans la
cuisine. Pas un bruit dans l'appartement. « Chérie ? les
enfants ?… » Personne dans les chambres,
ni dans le salon. Le sang cogne contre ses tempes, qu’est-ce qui se passe ?
Les placards sont vides,
juste une enveloppe sur la table basse, un mot : « tu n’es pas là, tu ne me
parles pas, j’arrête, je ne veux pas de
cette vie, je t’appellerai dans
quelques jours » Il s’assoit sur le canapé,
sonné. Il est 15h10. Il se sert un verre de
Sauternes, ouvre le foie gras. Il allume son ordinateur et
se connecte au réseau de l’entreprise. Il lâche un énorme
pet, sourit : personne ne le fera chier ce soir pendant qu’il prépare le business-plan 2007.
- « Loïc, tu peux venir dans mon bureau s’il te plait ?
- Oui, j’arrive
- Non,non, pas la peine de prendre ton cahier…
- Loïc, si je t’ai fait venir, c’est que nous avons un problème
- Un problème ? C’est quoi ton problème ?
- NOUS avons un problème Loïc…tu n’as pas atteint tes objectifs de ventes sur Q1, et c’est le 2ème trimestre de suite que ça arrive
- Tu charries, je suis à 90% !
- Les chiffres sont là, Loïc, je suis désolé
- Ouais, OK, mais ça fait 9 ans que je suis toujours au-dessus de mes targets quand même
- N’essaie pas de me convaincre, Loïc, je suis au courant de tout ça.
- Bon, alors qu’est-ce qui se passe ?
- C’est les Anglais. J’ai fait le maximum pour te défendre, mais là ça ne passe plus Loïc, ils ont décidé de te licencier.
- Quoi !! Tu te fous de ma gueule ?
- Je sais que c’est dur, Loïc, et sois bien sur que j’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour..
- Ton pouvoir mon cul, oui ! Ton pouvoir mes couilles ! je suis sur que tu as tout fait pour m’enfoncer
- Tu ne peux pas dire ça Loïc, j’ai vraiment essayé..
- C’est bon arrête, t’as jamais pu me saquer avec ton balai dans le cul
- Ecoute Loïc, je comprends ta frustration, mais je vais te laisser le temps de te retourner, tu pars à la fin du mois
- Ça veut dire qu’il me reste 5 jours c’est ça !
- Ecoute Loïc, je sais que c’est dur et que ça te semble injuste, mais les actionnaires veulent des résultats, et il n’y a plus de place pour les low performers. Je sais que tu es un vrai professionnel, et j’ai pleinement confiance en toi pour que le passage de tes dossiers…
- Tu me fais gerber…Quand je pense que je t’ai raconté que ma femme s’était barrée… et toi tu me plantes un couteau dans le dos 2 mois après.
- Ça n’a rien de personnel, tu le sais. J’espère qu’on restera amis. Je t’appellerai, ne t’inquiète pas. J’aurai peut-être des questions sur tes clients quand tu seras parti, ça serait sympa de nous filer un coup de main…Allez arrête de pleurer, c’est pas si grave, ça va te faire du bien de changer de boite, ici t’avais plus rien à apprendre… »
Larsen.